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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 23:49

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dimanche 15 février 2009

Comment j'ai (tu as, nous avons) lu... (1)

Comment ce livre est-il arrivé jusqu'à moi ?

Il ne s'agit pas d'un livre, mais d'un poème, qui plus est inédit. Il s'intitule "Rosule pioverà", par Martinu Appinzapalu (1877-1948), pseudonyme de l'abbé Dumenicu Carlotti. Jusqu'ici je n'avais rien lu de lui, ni la réédition en 1997 de son recueil de contes et légendes, "Raconti è fole di l'Isula persa" (1924), ni vraiment les extraits de ses oeuvrs publiées dans les anthologies de Yvia-Croce et de Ceccaldi. J'avais la vague impression que cela n'était pas pour moi, ne pouvait me concerner, encore moins me toucher.
J'étais chez Marie-Jean Vinciguerra, écrivain et lecteur que j'admire, à Bastia, lorsqu'il me confia qu'il était en train d'écrire une préface pour la nouvelle anthologie de Jean-Guy Talamoni : "Antulugia bislingua di a literatura corsa / Anthologie bilingue de la littérature corse" (DCL éditions, 2008). Et à cette occasion, il évoque le poème, magnifique selon lui, intitulé "Rosule pioverà".

Une pluie de rose, voilà une image qui me frappa, dans un tel contexte. J'étais en éveil.

J'ai acheté l'anthologie en question au Champion de Crucetta et j'ai cherché ce poème.

Où l'ai-je lu ? Quand et en combien de temps ?

C'était donc à Campile. La lecture fut rapide, facilitée par l'aspect bilingue de la présentation, possibilité de s'assurer totalement du sens en faisant recours à la traduction française et retour à la version corse pour profiter de la musicalité des vers, s'arrêter sur les passages les plus frappants pour moi, c'est-à-dire les plus intimes.

Avec quel état d'esprit l'ai-je lu ? Comment ?

Avec une grande curiosité, un grand désir (conquis d'avance ?), sous la "pression" de la prescription de MJV, confirmée par ce qu'il en dit dans la préface : "De l'abbé Dumenicu Carlotti, qui fut le premier maître de Filippini, nous goûterons un extrait de sa prose savoureuse. Et nous serons particulièrement émus par le poème "Rosule pioverà".
Avec un intérêt croissant au moyen de la lecture des notes écrites par Jean-Guy Talamoni : 4 notes qui mettent bien évidence la spécificité de ce poème et qui nous conduisent vers Apollinaire et Oscar Wilde (car le poème a été écrit en prison, le 22 octobre 1947, à Marseille, où Carlotti purgeait une peine de 10 ans pour cause "d'irrédentisme", prison où il est mort en 1948).

Quels sont les passages qui m'ont transporté et pourquoi ?

- Les notations très concrètes (prosaïques) dans un contexte de solitude qui ne nomme pas la prison : il fume une cigarette, reçoit un colis avec deux fromages :

"fumendu una cigaretta"
"datu mi anu lu pacchettu"
"dui furmaglioli tondi"

- Des notations qui me rappellent d'autres oeuvres (fables, formes, figures) :

"Solu veghju ind'una stanza" (voir "A Stanza di u spichju" de Rinatu Coti)

- Le contraste de la scène vécue avec le cri de désespoir, l'élan spirituel :

"Lampa, lampa, o santa bella,
rosule in stu Vallu neru"

Plus largement, j'aime que ce poème soit resté inédit, advienne maintenant (2008) dans l'espace public, soit riche de multiples facettes (religieuse, patriotique, poétique, concrète, spirituelle, traditionnelle, originale, collective, intime). J'aime cette pluie de roses sans épines, annoncée par l'or blanc de deux fromages ronds qui "s'embrassaient au fond"...

Mais je ne suis pas un spécialiste et ce que je prends pour du "traditionnel" ou de "l'original" ne l'est peut-être pas ! Qu'en pensez-vous ?

Citations

Voici l'intégralité du poème (11 sizains d'octosyllabes, il me semble que c'est une forme traditionnelle en Corse, a sistina d'ottunari).

Distesu in lu mio lettinu
fumendu una cigaretta,
ti rimu stu letterinu
pensu à tè, cara Ninnetta...
Solu veghju ind'una stanza
dorme ognunu in vicinanza.

Pesu l'ochji ; à u finestrinu
notte nera è bughju apparu ;
quattr'ore sò di matinu
chjamu u sonnu, chjama indaru.
Morfeiu quale l'imbriglia ?
Per stu pocu ùn mi ripiglia.

Sta Dumenica matina
datu mi anu lu pacchettu
chì la to dolce manina
fece lighendu lu strettu :
diu furmaglioli tondi
s'abbracciavanu, in li fondi.

Subitu, li ficcu manu,
manchede mi lu cultellu
cù a cuchjara, pianu, pianu,
mi ne tagliu un pizzatellu ;
portu e labbre stu tesoru
per mè vale più di l'oru.

Lu so muscu delicatu
piace ancu à lu tupainu !
Ecculu, musu appinzatu
chì ne gratta u cuparchjinu...
Trac, trac ! U facciu scappà
ma prestu torna à pichjà.

Passai sta quindecina
carcu di pene è d'affannu ;
ùn truvendu medicina
un ora mi pare un annu ;
"Beata Santa Maria
Aiutu, aiutu, una cria !"

Mi risponde Teresina
in celu hè cinquanta anni fà ;
"Di e mio rose senza spina,
una à tè ne vogliu dà...
Ai suffertu abbastanza.
Ùn perdi la confidanza."

La so faccia luminosa
si stacca ind'ì la muraglia
passa è vene, ùn mi sbaglia,
mi surride grazioa...
lu mio pettu allarga alenu
di gioia mi sentu pienu !

"Dimmi or dimmi, a mio Santuccia,
ai tù strappu e mio catene ?
L'ora forse, avale sbuccia
di la fin di tante pene ?"
Ella ride, ùn mi risponde,
Mi fideghja à stonde stonde...

"O Teresa di u Signore
chì a so Mamma stai accantu,
tempu sunate quell'ore
Ch'io lasci stu duru cantu,
di punta à mio caserella
alzà t'ogliu una cappella.

Lampa, lampa, o santa bella,
rosule in stu Vallu neru,
à lu vechju, à la zitella
à l'infermu à chì hè in disperu
à la nostra Corsichella
à la Francia, à u mondu interu."

Je citerai la version française dans un prochain billet...

François-Xavier Renucci.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est effectivement un poème de mouture traditionnelle, qui peut être chanté sans aucun problème (et qui est même fait pour ça). En le lisant c'est d'ailleurs ce que je faisais instinctivement. Il y a juste deux vers qui présentent une certaine allitération (in celu hè cinquanta anni fà / una à tè ne vogliu dà). Mais l'on sait qu'à l'oral le fait est gommé en rajoutant une syllabe (...ne).

J'ai trouvé pour ma part que c'était là un poème émouvant et beau. On y retrouve des accents de désir de paix et de réconciliation malgré la lourde condannation (lampa... à la Francia, à u mondu interu). Je pense là au désir d'apaisement exprimé par Filippini dans son très grand poème Visioni cari...

Ancu s'o ùn videraghju più
la mio terra prima di more
A me patria a mi portu in core
È l'aghju sempre à tù per tù.

....

À chì m'impreca, à chì mi ride
À chì mi feghja è ùn si decide,
O core, inchjoda e to bulelle.

Le poème de Martinu Appinzapalu a aussi des intonations un peu datées (style "Cursichella"), mais certains passages sont d'une grande beauté et d'un réalisme des plus modernes à mon sens : par exemple le passage avec la souris qui veut partager le fromage. Vraiment touchant.

Je vois aussi en filigrane une thématique récurrente de la poésie (et de l'histoire) corse : celle du poète prisonnier qui cherche à renouer le contact avec la patrie perdue, que l'on trouve déjà avec "u lamentu di u prighjuneru" (XVIIIe siècle) et qui s'affirma dans la période des revendications politiques des trente dernières années (par exemple le chant "o mà, ti vulia dì" dont j'ai oublié le titre).

MB

15 février 2009 16:21

François-Xavier Renucci. a dit…

Marcu,
d'accord avec toi sur beaucoup des points que tu abordes. Merci pour ce regard-là.

Je savais (où l'ai-je lu ? je ne sais plus) que tu admirais Filippini que je connais que par les anthologies et la version muicale de "Visioni cari" par A Filetta (version que j'aime énormément, qui me semble transcender le texte, proposer une lecture chantée qui dépasse de loin la lecture silencieuse).
Nous en reparlerons (dans la version d'A Filetta, il me semble qu'Antoine Ciosi "dit" un extrait d'un autre poème de Filippini, que l'on trouve lui aussi dans l'anthologie de Ceccaldi).

Il faut je vois son "Flumen Dei", publié en 1993, primé (de façon posthume !). Dire qu'il écrivait en corse et en italien, qu'il est mort en 1985 (quel regard portait-il sur la Corse des vingt ou dix années avant sa mort ?) et qu'il est enterré à Rome... plus j'avance et plus j'ai l'impression qu'il n'y a que des parcours personnels incroyablement mêlés.

15 février 2009 16:56

Anonyme a dit…

Franchement, comment il voyait la Corse des dix années avant sa mort je me suis posé la question moi aussi... Et je ne sais pas quoi répondre.

Sans doute n'aura-t-on jamais de réponse, d'ailleurs. Mais à mon avis il en était loin,à ce moment là, de ce qui se passait en Corse.

J'aime à croire que son coeur avait trouvé la paix qu'il annonçait à la fin du poème cité. L'heure n'était sans doute plus pour lui celle des conflits.

Plutôt celle d'une grande élévation personnelle. L'instant où le poète se rencontre enfin lui même, loin des chaos de sa jeunesse.

Mais je m'égare... Ah ! Ah !

MB

15 février 2009 17:09

 

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Published by jean-guy talamoni - dans Presse (cultura)
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Présentation

  • : Jean-Guy Talamoni
  • Jean-Guy Talamoni
  • : Jean-Guy Talamoni est avocat. Président de l'Assemblée de Corse, il a publié deux ouvrages politiques, "Ce que nous sommes" (Ramsay/DCL, 2001) et "Libertà" (2004), ainsi que trois livres sur la langue corse.
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