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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 16:27

Le mouvement national affiche donc sa volonté de refondation. Que signifie
exactement ce mot pour vous ?

Depuis une vingtaine d’années, les indépendantistes avançaient en ordre dispersé. Sans verser dans l’emphase, je pense que leur unité retrouvée a un caractère historique. La refondation était une nécessité car, au moment où notre peuple n’a jamais été autant menacé, un mouvement indépendantiste fort et uni est un instrument indispensable pour la défense des intérêts corses. On l’a vu par exemple il y a quelques jours, lorsque la BNP Paribas a annoncé une action pour faciliter l’achat de maisons en Corse par des étrangers. Il est tout à fait évident qu’aucun autre courant politique n’aurait pu exiger et obtenir en quelques heures le retrait de ce projet.   


Cette recomposition n'est-elle pas quelque part un constat d'échec, une
intégration obligée des contradicteurs ?

La division des années 1990 a été une grave erreur. Chacun le reconnaît aujourd’hui. Avec la refondation en cours, nous sommes en train de dépasser cette phase négative de notre parcours. Quant aux « contradicteurs », comme vous dites, il est sain que chacun puisse donner son point de vue, quel qu’il soit. On a cependant observé, à l’occasion des premiers débats de la démarche de refondation, que nous étions largement sur la même longueur d’onde, non seulement sur le constat, mais également sur la politique à mettre en œuvre. 


La LLN opère-t-elle ainsi une sorte de "retour aux sources" ?

On peut le dire comme cela. Pour autant, il ne faut pas oublier que la Corse a changé, comme le reste du monde. Il n’est donc pas opportun de plaquer sur la situation actuelle les schémas des années 1970. Lorsque l’on observe l’histoire de la Corse depuis une centaine d’années, on relève deux phases de prise de conscience et de réaction contre les menaces pesant sur notre nation. À la fin du XIXe siècle a eu lieu un premier « Riacquistu ». Cette démarche, culturelle et politique, a été très importante : prise de conscience linguistique, avec la création de « A Tramuntana », premier journal en langue corse ; élaboration d’une littérature écrite. Mais il y eu aussi à l’époque une revendication de nature politique : en 1914, « A Cispra » affirmait par une démarche fondatrice : « A Corsica ùn hè micca un dipartimentu francese ma una nazione vinta chì hà da rinasce ». Malheureusement, la situation internationale - et notamment les deux guerres mondiales - n’a pas permis à ce premier Riacquistu de porter tous ses fruits. La période troublée de l’entre deux guerres a mis fin à un immense espoir. Dans les années 60 et 70, un second « Riaquistu » a eu lieu, à la fois - comme le premier - de portée culturelle et politique. Il a permis la création du mouvement national tel que nous le connaissons aujourd’hui, avec ses succès et ses insuffisances. Je crois que nous sommes à la fin de cette seconde phase et qu’il faut à présent, pour faire face aux enjeux, entrer de plain-pied dans un « troisième Riacquistu ».

 

En quoi consisterait ce « troisième Riacquistu » ?

 

La question linguistique et culturelle est à mon sens prioritaire. Notre langue nationale a continué à reculer, malgré la prise de conscience de ces dernières décennies. Dans le rapport « Fiatu Novu » commandé par l’Assemblée, il est dit de façon claire que le seul moyen d’inverser la tendance est un statut d’officialité. La révision constitutionnelle opérée ces dernières semaines, bien que timide et contestable, est de nature à lever certains obstacles juridiques. Le groupe Corsica Nazione Indipendente à l’Assemblée a déposé une motion demandant les moyens de mettre en œuvre cette officialité. Tous les élus devront donc prendre leurs responsabilités à cet égard.

En dehors de la question linguistique et culturelle ?

Ce « troisième Riacquistu » ne peut, à mon avis, que prendre en compte la question foncière. Un coup d’arrêt doit être mis à la dépossession. Du fait de l’augmentation des prix de l’immobilier, les Corses ne peuvent plus habiter aujourd’hui dans leur village ou leur quartier. La « réacquisition » concerne bien évidemment l’économie : la corsisation de cette économie, emplois et entreprises, est d’autant plus urgente que ce qui se met actuellement en place, c’est un développement maîtrisé par l’extérieur dont les Corses sont globalement exclus (exceptés quelques complices insulaires du système). Face à cette situation, il n’existe pour l’heure qu’une proposition de nature à freiner la dépossession de notre communauté : c’est une citoyenneté corse, fondée sur dix ans de résidence à titre permanent, qui ouvrirait l’accès à la propriété immobilière et à l’emploi. D’ailleurs, on sent aujourd’hui un frémissement à cet égard : même des élus non nationalistes commencent à examiner notre proposition avec attention.


Lors des « Ghjurnate », vous avez dénoncé un accaparement économique…

C’est une réalité que chaque Corse est en mesure de toucher du doigt : la main basse sur notre terre et sur des secteurs stratégiques par des multinationales. Le système politique français prépare la place à un nouveau pouvoir, tout aussi étranger mais cette fois de nature financière. La Corse a connu une telle situation au XVe siècle, lorsque Gênes a confié l’administration de l’île à la banque de Saint Georges, de sinistre mémoire. Dans le même temps, pour faciliter l’installation de ce nouveau pouvoir, on cherche à noyer le problème corse sous le flot de nouveaux arrivants : 4000 personnes débarquent tous les ans et s’emparent notamment de toutes les fonctions à responsabilité. Par exemple, connaissez-vous beaucoup de chefs de service d’origine corse ? En un mot comme en cent, on est en train de mettre les Corses hors de chez eux. Reste à savoir s’ils vont se laisser faire…               


Lors des Ghjurnate, avez-vous ressenti que ce discours passait bien auprès
des militants et sympathisants ?

Les milliers de Corses qui viennent aux Ghjurnate sont généralement conscients de l’ampleur des menaces qui pèsent sur notre communauté. Cette année, on a vraiment senti un grand espoir qui naissait, avec cette refondation qui constitue un nouveau départ. Mais la sauvegarde du peuple corse ne doit pas être seulement l’affaire des indépendantistes. Si l’ensemble des Corses se réveille trop tard, on parlera bientôt de notre peuple au passé. C’est déjà arrivé à d’autres. Pour notre part, nous avons commencé à élaborer des propositions concrètes pour maintenir la nation et la faire entrer dans la modernité.

 

Que pensez-vous du PADDUC ?

C’est simplement la mise à l’encan de la Corse. Le PADDUC scelle le pacte passé entre certains Corses aux affaires (à tous les sens du terme) et les forces extérieures qui sont en train de s’emparer de notre pays. Nous refuserons résolument cette démarche et formulerons prochainement nos propositions alternatives.


Comment envisagez-vous les territoriales, alors que les autonomistes se sentent le vent en poupe ?

Les territoriales, nous n’en avons pas parlé pour le moment. Ce débat viendra en son temps. Quant aux autonomistes, ils ne sont ni des adversaires ni même des concurrents, tant nos propositions respectives sont distinctes : pour notre part, nous voulons rompre avec le système français et non l’aménager. Notre offre politique est très différente de la leur. Toutes les positions sont respectables, dès lors qu’elles sont exprimées clairement et sincèrement. En ce qui nous concerne, nous plaidons pour nos idées et nous nous mettons en ordre de bataille pour les défendre.


L’indépendance est toujours à l’ordre du jour ?

Plus que jamais. L’objectif a été réaffirmé clairement par toutes les composantes de la refondation. Pour autant, il ne faut pas être dans l’incantation, mais dans la démonstration et le projet. Nous avons déjà commencé à travailler avec des experts, corses et étrangers, notamment sur le plan économique. Ils ont confirmé ce que nous nous savions déjà instinctivement : la politique française appauvrit la Corse, et ce n’est qu’en vendant leur patrimoine immobilier que les Corses ont l’impression – pour un certain nombre d’entre eux – de maintenir à peu près leur niveau de vie. D’autres, malheureusement, s’enfoncent déjà dans la précarité. De façon tout à fait prévisible, ce sera bientôt notre cas à tous, lorsque nous aurons vendu notre patrimoine. À terme, seule l’indépendance peut être en mesure d’enrichir la Corse. Mais, dès à présent, il faut faire face aux fléaux qui menacent notre communauté, à travers une avancée significative. Nous ferons rapidement des propositions précises à cet égard.

 

Mais beaucoup de Corses doutent de la viabilité d’une Corse indépendante…

Il suffit de regarder ce qui se passe autour de nous : Malte, Chypre, le Monténégro, l’Islande, demain l’Ecosse… En Europe et dans son aire d’influence, l’indépendance est plus facile à plaider aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Mais il faut, avant tout, faire litière de tous les mensonges assenés depuis si longtemps : non, avant la France, les Corses n’étaient pas une peuplade barbare mais une nation démocratique. Non, aujourd’hui, la Corse n’est pas la danseuse de la France : cette dernière détourne nos richesses, notamment à travers le système bancaire… Il faut expliquer tout cela. Un troisième « Riacquistu » suppose, au préalable, un programme de réarmement moral de notre communauté. Pour en finir avec ce que mon ami, le philosophe Albert Memmi, appelle « la haine de soi », propre au fonctionnement mental de tous les colonisés. Pour montrer au monde ce que nous sommes, ni meilleurs ni pire que les autres : un peuple, tout simplement.

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Published by jean-guy talamoni - dans Presse (politique)
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Présentation

  • : Jean-Guy Talamoni
  • Jean-Guy Talamoni
  • : Jean-Guy Talamoni est avocat. Président de l'Assemblée de Corse, il a publié deux ouvrages politiques, "Ce que nous sommes" (Ramsay/DCL, 2001) et "Libertà" (2004), ainsi que trois livres sur la langue corse.
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