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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 15:15

 

La langue, a-t-on l’habitude de dire en Corse, est le sanctuaire de l’identité. Elle recèle ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes, notre inconscient collectif, notre façon de participer au monde. Les expressions idiomatiques constituent la part la plus spécifique de la langue. Ceci est également vrai pour celles qui proviennent de l’extérieur : elles sont adaptées au terrain, à l’identité qui les accueille, tout comme les êtres humains qui, venus d’ailleurs, ont été intégrés à la communauté. Ces expressions permettent d’accéder au cœur même de l’âme d’un peuple. Dans le cas de la Corse, l’étude de ces éléments révèle bien évidemment notre conception des rapports humains (solidarité familiale et amicale, rôle de la femme…), la place de la religion et du spirituel dans notre société, celle des compétitions et conflits politiques, etc. Les locutions rendent compte des évolutions de la situation de notre peuple à travers les âges : mythe des armes et de la guerre, que ce soit dans le champ public (luttes contre les différents envahisseurs) ou privé (vendetta) ; culture du départ et de l’exil, puis du retour… Elles traduisent un état d’esprit, une forme d’humour. On note par exemple le nombre de formules d’ironie antiphrastiques : « Custì, ci hè u ghjudiziu ! » (Là, il y a du bon sens !), ce qui signifie en fait que la personne en question en est totalement dépourvue. La langue peut également parler d’elle-même, mais aussi des autres langues : « L’affari sò in francese ! » (Les affaires sont en français !), ce qui veut dire que l’on s’attend à quelque malheur. Cette expression provient des proclamations militaires menaçantes, jadis affichées sur la place du village et qui étaient écrites en français. Comme on le voit, la langue garde la mémoire de l’histoire, même si souvent le locuteur ne connaît plus l’origine de l’expression qu’il emploie.

Parce qu’elle fait le lien - notamment à travers les trésors idiomatiques que constituent locutions et proverbes - entre l’homme, la terre, la culture et l’histoire, entre les vivants et les morts, on voit bien que la langue n’est pas un simple moyen de communication, mais la condition sine qua non de l’existence d’un peuple. Comme on le dit en Corse : « Morta a lingua, mortu u populu. » (Morte la langue, mort le peuple.)

Traduire en catalan un livre corse n’est pas seulement un honneur fait à son auteur. Ce n’est pas uniquement l’effet de l’amitié, profonde et ancienne, existant entre nos deux communautés nationales. C’est aussi l’expression de cette parenté linguistique et culturelle unissant les peuples de la Méditerranée. Comment mieux exprimer ces liens ancestraux qu’en réalisant cette « transcription », au sens musical du terme, c’est-à-dire en changeant d’instrument. Nous nous risquerons donc, à notre tour, à traduire en langue corse quelques vers du poète et musicien catalan Luis Illach :

Campane à murtoriu

                     

E campane à murtoriu

tiranu un mughju di guerra

per i trè figlioli persi

e trè campane nere.

 

E u populu s’arricoglia

chì u lamentu s’avvicina ;

e sò dinù trè dulori

chè no teneremu à mente.

 

E campane à murtoriu

per isse trè boche chjose ;

maladettu sia u pueta

chì ‘sse note ùn canterebbe !

 

Quale hè chì di ‘ssi zitelli

hà toltu li fiati lindi

chì d’altru tesoru ùn avianu

chè l’amore di i soi ?

 

(…)

 

A miseria diventò pueta,

i sò versi nant’à i prati

anu l’aspettu di e fosse,

è l’omi ci so andati.

Ognunu fù una parolla

di a puesia vitturiosa.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jean-guy talamoni - dans Conférences
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Présentation

  • : Jean-Guy Talamoni
  • Jean-Guy Talamoni
  • : Jean-Guy Talamoni est avocat. Président de l'Assemblée de Corse, il a publié deux ouvrages politiques, "Ce que nous sommes" (Ramsay/DCL, 2001) et "Libertà" (2004), ainsi que trois livres sur la langue corse.
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