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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 14:42

 

SKOL-VEUR YAOUANKIZ BREIZH

INTERVENTION DE JEAN-GUY TALAMONI (Extraits)

 

 

                 

AUTOUR DE L’IDENTITE

 

Comme le rappelle Amin Maalouf, chaque individu a sa propre identité, faite d’appartenances multiples. On peut se sentir à la fois partie prenante d’un peuple, comme le peuple corse, d’une entité politique en devenir, l’Europe, d’une religion, d’une catégorie sociale, d’une communauté villageoise et de bien d’autres ensembles, géographiques, spirituels, associatifs…  Lorsque l’on a le sentiment que l’une de ces appartenances est méprisée ou menacée, on réagit, en l’affirmant de façon énergique et parfois même violente ou inappropriée. Lorsque sa langue est minorée, sa mentalité ou sa couleur de peau stigmatisée, sa religion brimée ou encore sa condition sociale dévalorisée, l’individu se rebelle. Lorsque l’on est plusieurs à ressentir une frustration identitaire, une solidarité se forme et la réaction devient collective. Cela va très loin et concerne des appartenances qui peuvent sembler mineures par rapport à la communauté nationale ou la religion : quand les chasseurs se sentent menacés dans leur « appartenance », ils réagissent comme chasseurs, et parfois même au point de mettre de coté d’autres appartenances, de nature politique ou sociale. C’est ce qui se passe lorsque se forment des listes de chasseurs pour les élections, et qu’elles obtiennent des voix ! Ce genre de phénomènes révèle à l’évidence un déséquilibre, un défaut d’harmonie entre les diverses appartenances. Lorsque c’est une appartenance aussi essentielle que celle à une communauté culturelle, historique ou nationale qui est en cause, les dégâts sont considérables et la réaction à la hauteur des enjeux… 

(…)

                                                                                

La question de la survie du peuple corse se pose à l’évidence. Bien sûr, il y aura toujours des habitants de la Corse, mais un peuple sur sa terre, parlant sa langue et vivant sa culture, c’est moins évident. La langue corse est menacée de mort, or on sait qu’une langue porte les valeurs d’une société. Pourra-t-on encore parler de peuple corse quand notre langue aura disparu ? Par ailleurs, la vente de notre terre à des non Corses s’accélère actuellement. Compte tenu de l’importance du rapport à la terre dans notre culture, pourra-t-on encore parler de peuple corse lorsque nous serons totalement dépossédés à cet égard ? Valéry nous rappelle que les civilisations sont mortelles. Certains ne s’en émeuvent pas. Lors d’un débat sur une chaîne de télévision française, un soit-disant « artiste » me lançait : « Qu’est ce que ça veut dire l’identité ? Moi, ça ne me dérange pas si demain on parle tous anglais et qu’on mange tous la même chose ! » Curieux propos, surtout pour un artiste. C’est le degré zéro de la réflexion. Beaucoup plus aiguisé, le discours d’un magistrat qui me disait il y a quelques années : « Oui, le peuple corse peut disparaître. Et alors ? Rome s’est imposé à la Gaule, qui a disparu en tant qu’entité culturelle et politique. Puis un jour, l’Empire romain fut dirigé par un grand chef d’Etat dont la lignée était d’origine nîmoise : Marc Aurèle… » C’est un point de vue qui n’a rien d’absurde, mais que je ne partage pas. Il a au moins le mérite de poser le problème franchement : allons nous accepter de disparaître, de perdre notre langue, notre art de vivre, notre façon d’être présent au monde, pour nous fondre dans des ensembles plus vastes et uniformes ?

(…)

 

Car aujourd’hui, toutes les identités sont menacées de disparition. L’historien britannique Arnold Toynbee résume le parcours de l’humanité en trois phases : pendant la préhistoire, les moyens de communication étaient lents, mais l’évolution des sociétés humaines était plus lente encore. Chaque nouveauté avait le temps de se propager avant que la suivante n’apparaisse. Les communautés présentaient donc beaucoup de caractéristiques communes. Pendant la seconde phase, historique celle là, les progrès de la connaissance furent beaucoup plus rapides que leur propagation et les civilisations avaient tendance à se différencier de plus en plus. Avec la troisième phase, la plus récente, le développement des connaissances s’est accéléré mais la communication a progressé bien davantage. Résultat : les sociétés humaines se rapprochent et tendent à l’indifférenciation. Arnold Toynbee est décédé dans les années 1970. Il n’a pas connu internet. La tendance à l’uniformisation est aujourd’hui plus lourde encore. Ca, tout le monde peut le constater, mais ce qu’il faut comprendre, c’est que ce processus a un caractère mécanique et qu’il n’y a aucune chance pour que la tendance s’inverse sans une volonté politique forte et partagée à l’échelle planétaire.

(…)

 

Il y a un combat à livrer pour le maintien de la diversité, pour la préservation de la richesse culturelle de l’humanité. Dans ce combat, l’avant garde est constituée par les luttes identitaires, par ces foyers de résistance dont parle le sous-commandant Marcos. Ceux qui fustigent à tout bout de champ les « crispations identitaires » sont bien souvent ceux qui militent pour l’uniformisation, à savoir les promoteurs du nouvel ordre mondial, les défenseurs de la globalisation telle qu’elle se présente aujourd’hui. Ce sont aussi ceux à qui bénéficie cette évolution. Le pari essentiel des alter-mondialistes doit être de faire reconnaître la justesse de leur effort. Il faut faire comprendre au plus grand nombre que l’on peut à la fois accepter et privilégier les aspects positifs de la mondialisation, par exemple les progrès de la communication en matière médicale, tout en refusant résolument un monde uniforme. Dans l’avenir que l’on nous prépare, les peuples qui auront su résister et demeurer eux-mêmes seront avantagés par rapport aux autres, y compris sur le plan économique… Une forte identité sera demain un atout majeur dont beaucoup ne disposeront plus. 

 

LE SINGULIER ET L’UNIVERSEL

 

La crispation identitaire existe chez ceux qui pensent que leur appartenance culturelle ou religieuse est supérieure aux autres et qui veulent les imposer à tous, ceux qui se livrent aux nettoyages ethniques, ceux qui lancent des avions sur les tours de Manhattan... Les maîtres du monde eux-mêmes ont créé une identité et veulent l’imposer à travers leurs armes, leur « G8 », leurs banques, leurs « cultures d’entreprise », leurs conseils d’administration où l’on parle forcément anglais, même à Paris… En revanche, comment parler de « crispation identitaire » pour ceux qui demandent simplement à parler leur langue sur leur terre, à participer au monde selon leur culture ? 

(…)

 

Est-ce que l’on peut sérieusement imaginer que des milliards d’êtres humains vont renoncer sans sourciller à être ce qu’ils sont ? Autrefois, on expliquait aux colonisés qu’ils devaient se soumettre au nom de la civilisation. Depuis déjà un siècle, il est admis, à travers le « relativisme culturel », qu’un système de valeurs ne peut être jugé à partir d’un autre système de valeurs, et qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les cultures. Comment pourrait-on nous convaincre d’acquiescer à l’idée de notre disparition collective ? Certainement pas au nom de valeurs universelles, tant que nous garderons en mémoire ces quelques mots de Hegel qui furent longtemps médités par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor : « Ce n’est pas par la négation du singulier que l’on va vers l’universel, c’est par son approfondissement. »

 

DU « NATIONALISME » AU « PATRIOTISME NATIONAL »

 

J’ai eu, il y a quelques temps, un échange à ce sujet avec le philosophe Michel Onfray, dont on connaît les positions hostiles à l’idée de « nationalisme ». Je l’ai entendu décrire un nationalisme arrogant, méprisant les autres, portant des valeurs d’exclusion, de xénophobie, sur le modèle du Front National. Je lui ai expliqué que ce « nationalisme » nous faisait horreur tout autant qu’à lui et que l’utilisation que nous faisions du mot « nationalisme » était une référence à l’histoire, aux nationaux corses du XVIIIe siècle qui luttèrent pour construire une démocratie à l’époque où les autres européens vivaient sous le joug de monarques de droit divin. Je crois, à en juger par sa réponse, que le message a été bien compris. Il a évoqué la nécessité de « décaper les mots », pour éviter les malentendus. Et il est vrai qu’il y a souvent une difficulté de communication à ce sujet, non pas tellement en Corse, où nos idées sont connues, mais à Paris où le concept de « nationalisme » est associé à …d’inquiétants personnages. En revanche, ailleurs qu’en France, la difficulté ne se pose généralement pas. Le mot nationalisme peut évoquer les forces nationales africaines, qui arrachèrent la décolonisation, l’ANC sud-africain, l’AZLN des Chiappas… Ces références nous paraissent plutôt positives. En tout état de cause, je pense que ce débat est dépassé, car le mouvement patriotique corse est, depuis quelques années, en train de passer à une nouvelle phase : dans les années soixante et soixante-dix, la nation corse avait pratiquement disparu. Son existence même n’était plus admise que par une infime partie du peuple : ceux que l’on appelait « les nationalistes ». Il s’agissait alors de remettre à l’ordre du jour l’idée même de nation corse. En quelques décennies, les choses ont considérablement changé en termes de prise de conscience. Les formations politiques revendiquant clairement les droits nationaux du peuple corse obtiennent aujourd’hui un fort soutien, y compris au plan électoral. Les autres courants politiques reprennent souvent leurs idées (langue corse, économie identitaire, évolution institutionnelle, etc.). Nous sommes donc passés d’une phase défensive de préservation de l’essentiel à une phase offensive : il s’agit à présent de réhabiliter une nation dont la réalité n’est plus sérieusement contestable. À mon avis – il s’agit là d’une approche personnelle – le suffixe « isme » n’est plus vraiment adéquat. La lutte patriotique corse est passée d’une ère « nationaliste » à une « ère nationale ». Cela ne veut pas dire que cette lutte soit terminée. Au XVIIIe siècle, notre nation était reconnue par tous, y compris par ceux qui lui faisaient la guerre. Le roi de France parlait de « nation corse ». Les patriotes d’alors n’étaient pas appelés « nationalistes » mais « nationaux ». Je pense que nous sommes à présent dans une situation comparable et que nous pouvons nous présenter comme des militants nationaux. D’ailleurs, cette terminologie s’est progressivement imposée ces dernières années, y compris dans le choix des noms d’organisations : « A Cuncolta Naziunalista » est devenue « Cuncolta Indipendentista » avant de se fondre dans « Indipendenza ». La démarche d’union n’a pas été baptisée « Unione Naziunalista » mais « Unione Naziunale ». C’est significatif.

On continuera sans doute – par réflexe ou par commodité de langage – à utiliser le mot « nationalisme » dans les temps à venir. Mais je crois sincèrement que la situation corse a beaucoup évolué, précisément parce que cette phase « nationaliste » a fait avancer les choses et a été globalement menée à bien. Il faut à présent nous montrer sûrs de nous face à l’Europe et au monde, et nous installer avec détermination dans cette phase nationale, comme nos prédécesseurs, les nationaux de la Corse paolienne.

(…)

                             

Quant aux Corses qui ne se reconnaissent pas dans la nation, ils ne peuvent évidemment pas en être exclus, et sont donc eux aussi - sans le vouloir - des « nationaux », même s’il ne sont pas des « militants nationaux ». Le fait de ne pas être - pour l’heure - partie prenante du patriotisme national, ne saurait les priver de leur nationalité corse. Sauf si, le moment venu, ils choisissaient eux-mêmes de renier leur peuple et leur pays, ce qui ne sera certainement le cas que d’un petit nombre d’entre eux.     

(…)

 

DROIT NATUREL ET DROITS UNIVERSELS

 

Ce qui légitime la lutte nationale corse, c’est un principe de droit naturel : celui qui autorise un peuple à pourvoir à sa propre conservation. Or ce droit naturel est évidemment supérieur au droit d’un souverain sur ses sujets ou d’un gouvernement sur les citoyens. Car il ne s’agit dans ce dernier cas que d’une disposition du droit positif institué par les hommes. Cette idée a d’ailleurs été mise en avant par les nationaux corses du XVIIIe siècle en lutte contre la république de Gênes, reprenant à cet égard la pensée de l’école du droit naturel, notamment celle de Grotius et de Pufendorf. L’argument demeure pertinent, d’autant que plus personne de sérieux ne conteste aujourd’hui que nous sommes un peuple, pas même à Paris.

(…)

 

Par ailleurs, il me paraît difficile de nier l’existence d’une nationalité corse, et ce, que l’on se réfère à la pensée philosophique française faisant de la nationalité un contrat de libre volonté ou bien à la conception allemande, fondant plutôt la nationalité sur l’histoire et la langue communes. Quelle que soit l’approche adoptée, il est impossible de ne pas reconnaître que notre communauté est une communauté nationale.

(…)

 

Conformément au « principe des nationalités », dont la validité est reconnue en Europe depuis le XVIIIe siècle, notre nationalité de fait doit conduire à une nationalité de droit, avec son corollaire : l’exercice de l’autodétermination. La Corse est une nation de droit naturel. Il faut qu’elle soit reconnue par le droit positif.

(…)

 

S’agissant des autres identités menacées, il ne m’appartient pas de dire quel peuple peut prétendre devenir une nation souveraine. Mais il est évident que l’énergie avec laquelle s’est manifestée la revendication nationale corse sur tous les terrains de lutte - les sacrifices consentis, les suffrages recueillis aux élections, etc. - a grandement contribué à la légitimité de cette revendication. Il n’en irait évidemment pas de même s’il n’existait pas de problème politique corse, si - depuis les années 1960 - nous étions demeurés exclusivement sur les plans culturel et économique… Sans la lutte nationale corse, il n’y aurait pas eu de statut particulier, de réouverture de l’Université de Corti… Il n’y aurait pas eu les différentes tentatives de dialogue de ces dernières années… Seules les petites nations qui se défendent gagnent leur droit à l’existence. Tomáš Masaryk, qui fut l’artisan de l’indépendance tchécoslovaque, a clairement affirmé cette réalité en disant que pour qu’une nation ait le droit d’exister il y a une seule condition à remplir, à la fois nécessaire et suffisante : qu’elle le veuille et qu’elle prouve cette volonté par ses progrès, ses protestations et ses efforts. Outre l’existence d’une communauté historique et de destin, d’une culture et d’une langue commune, la Corse a une autre bonne raison de se prétendre nation : la lutte de ces dernières décennies et son enracinement dans le peuple. Le rapport de forces politique constitue un argument décisif.

 

 

LA LANGUE CORSE

 

La langue est le « sanctuaire de l’identité ». Lorsque l’on dit « Morta a lingua, mortu u populu », ce n’est pas seulement un slogan. Il ne peut y avoir de peuple corse sans langue corse. Ceux qui, à Paris, rêvent de faire de nous « des Français comme les autres » le savent bien. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont créé les conditions de la disparition de notre langue et qu’ils se refusent obstinément - au delà des dispositifs alibis - à faire en sorte d’inverser la tendance. Et, malgré la prise de conscience de ces dernières décennies, la langue continue à reculer.

Pour nous, il ne s’agit pas seulement de « faire survivre », mais de développer la langue corse, et de lui rendre sa place naturelle sur la terre de Corse, place qui lui a été retirée méthodiquement par l’Administration française, notamment l’Education nationale. Il existe des dispositifs pour « ranimer » une langue en difficulté, qui ont été appliqués avec succès, par exemple en Catalogne sud, au Québec, au Pays de Galles… Il s’agit de l’enseignement obligatoire, de l’officialisation, de l’utilisation massive dans l’audiovisuel…

L’enjeu est fondamental, car il est impossible d’imaginer que le peuple corse puisse survivre à la disparition de sa langue. Ce que je suis en train de dire n’a rien d’original ou de nouveau. Pendant la Révolution française, une offensive a été menée, au nom de la civilisation, contre ce que l’on appelait les « patois » et que l’on se proposait tout simplement de détruire. Dans son ouvrage « L’homme de paroles », Claude Hagège rappelle la réaction d’un « écologiste de la langue » de l’époque, Charles Nodier. Ce dernier s’indignait en ces termes : « Quand on est venu à de pareilles théories, il faut avoir au moins l’affreux courage d’en adopter les conséquences. Il faut anéantir les villages avec le feu ; il faut exterminer les habitants avec le fer. » C’était une autre façon de dire « Morta a lingua, mortu u populu. » !

(…)

 

On entend souvent dire : « La langue, il faut l’apprendre à la maison. » Il s’agit du type même de l’argument spécieux. J’ai eu personnellement la chance d’apprendre le Corse à la maison, puis dans les rues de Bastia. Seulement voilà : bien que je ne sois pas encore très âgé, les choses ont beaucoup changé depuis mon enfance. Aujourd’hui, dans trop de familles, il n’y a pas un seul adulte corsophone. Dans les cours des collèges, on parle souvent un curieux français parsemé de corsicismes. Alors, dire aux parents de faire un effort ? Pourquoi pas ? Ca ne peut pas faire de mal. Mais il est assez douteux que l’on puisse résoudre le problème en faisant appel à la bonne volonté de tous. Dans le même genre de rhétorique, je pourrais vous dire que pour résoudre les problèmes de délinquance, il suffirait de demander aux gens d’être gentils et honnêtes ! Ce serait pratique, on n’aurait plus besoin de police ! Redevenons sérieux : la décision de déraciner la langue corse a été prise, il y a fort longtemps, au niveau politique, et ce sont bien des moyens politiques qui ont été mis en œuvre à cet effet. C’est donc bien au niveau du pouvoir politique que les choses doivent à présent se passer pour sauver la langue. Le volontarisme et le militantisme de quelques uns, bien qu’utile, a malheureusement trouvé ses limites.   

(…)

 

Dans le monde entier, on reconnaît aujourd’hui la valeur des cultures populaires et des merveilles que les langues ont forgées. Elles révèlent l’âme des pays, des peuples. En Catalogne sud, le gouvernement local a beaucoup investi pour la langue et la culture catalane. Il existe des quantités de recueils, de dictionnaires de proverbes et de locutions. En Italie, toutes les régions ont produit des ouvrages de même nature. Des auteurs de premier plan se sont penchés sur ces éléments idiomatiques et culturels irremplaçables. Je pourrais citer Andrea Camilleri qui, dans « Il Gioco della mosca », présente de savoureuses expressions siciliennes, ou encore Italo Calvino dont le recueil de contes italiens, parfois, n’est pas sans rappeler « E Fole di Mamma » de Ghjuvan Ghjaseppiu Franchi.  En Corse, des écrivains, des étudiants, des chercheurs travaillent en ce sens. Mais tout cela ne suffira pas si cet effort n’est pas accompagné de mesures drastiques prises au plan politique en faveur de la langue. A moins que l’on se contente de faire de celle-ci une somptueuse pièce de musée…

(…)

 

Aujourd’hui, de nombreux Corses travaillent pour la langue. Certes, la chanson et les groupes culturels sont très présents, mais il y a aussi des poètes, des romanciers, un théâtre en langue corse. Il existe déjà plus d’une dizaine de dictionnaires et d’autres sont actuellement en cours d’élaboration. Je fais partie depuis douze ans du jury du « Prix de Corse » et je constate que la production est importante et - globalement - d’excellente qualité. Mais ce sont les institutions qui ne suivent pas le mouvement, alors qu’en principe elles devraient l’impulser… Lorsque l’on compare ce qui est fait chez nous à la politique qui a été menée en Catalogne par le gouvernement de Jordi Pujol, et par celui qui est aujourd’hui en place et auquel participent les indépendantistes catalans, même en tenant compte de la différence de population et de richesse, on voit bien où le bât blesse. Notre groupe a proposé la création d’un ministère de la culture et d’un office de la langue corse, mais apparemment, les autres sensibilités de l’Assemblée ne font pas de la culture une priorité. Nous avons cependant obtenu récemment la création d’un Conseil de la langue et de la culture corse qui suscite de nombreux espoirs… 

(…)

 

Il faut prendre exemple sur ceux qui ont réussi. Au Québec, la langue française était plus que menacée. Les immigrés de différentes origines, particulièrement nombreux dans le pays, étaient massivement orientés vers les écoles anglophones. Les francophones étaient en voie de marginalisation. En 1976 a été promulguée la « loi 101 » qui a changé la donne. Aujourd’hui, l’enseignement obligatoire du français, son officialisation, la francisation de l’Administration et des entreprises ont porté leurs fruits. Les premières générations de jeunes gens formés sous l’empire de la « loi 101 » sont dans la vie active. L’usage de la langue française est devenu vecteur de promotion sociale et les mesures d’évaluation effectuées prouvent que la démarche a déjà réussi. Et pas seulement sur le plan linguistique : j’ai demandé au secrétaire général du « Conseil supérieur de la langue française » si - à son avis - les nouveaux arrivants étaient devenus de simples francophones ou des Québécois. Sa réponse fut catégorique : « Des Québécois, car notre langue porte les valeurs de notre société ! ». Sa réponse ne m’a guère surpris. 

Cet exemple, comme celui de la Catalogne et du Pays de Galles, suffit à démontrer que le déclin de la langue corse n’a rien d’inéluctable. Tout est une question de volonté politique.

(…)

 

Pour nous, la langue corse a vocation à reprendre sa place en Corse parce que c’est la langue des Corses. Toutefois, il n’est nullement question d’éjecter la langue française. Comme la plupart des Corses, j’aime passionnément la langue, la littérature et la culture françaises. Je n’imagine pas que les futures générations puissent s’en détourner. La Corse a donné à la langue française de merveilleux auteurs, parmi lesquels Paul Valéry. Demain, nous continuerons à participer à la francophonie. Comme vous le savez, cela n’implique pas de disposer de documents d’identité français. De nos jours, l’usage de l’anglais est également nécessaire. Nous nous inscrivons résolument dans une perspective de plurilinguisme. Mais que l’on n’attende pas de nous que nous renoncions à notre langue et, de ce fait, à demeurer ce que nous sommes.

 

Je ne voudrais pas conclure sans qu’aient été prononcés quelques mots dans nos langues. Aussi, je vais demander à un volontaire de lire quelques vers de l’un de vos poètes, Jean Pierre Calloc’h, après quoi je vous en donnerai une traduction en langue corse. Le thème n’est pas très gai, mais il est universel : le poème s’intitule, dans sa version française, « Pour les Trépassés »…

 

 

Eid en enan

 

Marù int. Astennet int ér bé yein ha didrouz

Duhony é béred er barréz ;

Edan o ‘fenn pedér planchenn, un torchad plouz,

Ar er groéz du, o anù, gwéharall bet égwenn.

 

 

Per i morti

 

Sò morti. Sò stesi in la tomba fredda è

silenziosa,

Quallà, in lu vechju campu santu ;

Sottu à lu so capu, quattru tavule, un suppulu di paglia,

È sopra, qualchì palmu di terra, è una petra, è una croce.

 

 

Vi ringraziu, je vous remercie.

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Published by jean-guy talamoni - dans Conférences
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Présentation

  • : Jean-Guy Talamoni
  • Jean-Guy Talamoni
  • : Jean-Guy Talamoni est avocat. Président de l'Assemblée de Corse, il a publié deux ouvrages politiques, "Ce que nous sommes" (Ramsay/DCL, 2001) et "Libertà" (2004), ainsi que trois livres sur la langue corse.
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